Son précédent album – The Girl of
My Dreams (2006) – était un gros clin d'œil à son premier – The Boy of
Your Dreams (1999). Se méfier pourtant de cette trompeuse symétrie : la boucle était certes bouclée –
de nouveau basé à Liège, Hank Harry renouait par ailleurs avec
l'autoproduction – mais la terre avait tourné. Retour aux sources, d'accord,
retour en fanfare, pour sûr, retour à la case départ, certainement pas. Riche
de l'expérience engrangée en sept années de bourlingue, Hank Harry plantait sa tente aux antipodes de la
country cracra sur laquelle il s'était fait les dents, établissant son nouveau
camp de base aux confins d'une terra incognita, entre électro léchée et
folk funky, dont il se propose aujourd'hui, l'esprit plus pionnier que jamais,
de poursuivre l'exploration.
Malin, lucide, Hank Harry a très
vite compris le danger qui guettait les artistes étiquetés lo-fi dans les
années 1990. Là où beaucoup d'entre eux, rois fainéants, s'assoupirent pour de
bon, il s'arracha dès qu'il le put à ce culte de l'indigence sonore qui perdit très
tôt tout caractère subversif. Maté sans état d’âme, le souffle du 4-pistes ;
refourgué sur eBay, le Casio aux rythmes claudicants ; amadouées, ces
démangeaisons de l'âme qui, au lendemain de folles bitures, voyaient le cow-boy
urbain s'acharner sur sa guitare comme sur un méchant psoriasis. Des vertus
thérapeutiques du Powerbook et de la souris sans fil : ses visions, Hank Harry
les poursuit désormais à sa main, en pantoufles si ça lui chante et, surtout,
en haute fidélité, sans cette couche de crasse qui n'apportait plus rien à une
écriture affermie, toujours aussi catchy mais de plus en plus raffinée.
Son dernier-né, Bye Bye,
Dictators!, confirme une intuition tenace des derniers
mois, alimentée par les albums fascinants de Fever Ray ou de Circlesquare :
dans un paysage musical où les hypes les plus risibles (Sliimy ?!?) succèdent
aux plus oiseux des revivals (le shoegazing, c’était définitivement mieux en
1992), dans un univers pop où l'on a trop souvent l'impression que tout a déjà
été écrit, coupé, copié, collé, vomi et digéré, le
salut viendra de ces chambrettes – suédoises, berlinoises, liégeoises – que des
outsiders ont converties en laboratoires clandestins, de ces antres
exigus où des obsédés masqués sacrifient leurs nuits à croiser,...
Tracklist: 1. Power! Money! Justice!
2. Right Now
3. Where Why When
4. I Miss All My Friends
5. Bye-Bye, Teenage Boy
6. Talk to You
7. Disco D.
8. Cookies & Cartoons
9. Freedom Fighters
10. Bing Bang Boom
11. I Know Everything
12. Once Again
Son précédent album – The Girl of
My Dreams (2006) – était un gros clin d'œil à son premier – The Boy of
Your Dreams (1999). Se méfier pourtant de cette trompeuse symétrie : la boucle était certes bouclée –
de nouveau basé à Liège, Hank Harry renouait par ailleurs avec
l'autoproduction – mais la terre avait tourné. Retour aux sources, d'accord,
retour en fanfare, pour sûr, retour à la case départ, certainement pas. Riche
de l'expérience engrangée en sept années de bourlingue, Hank Harry plantait sa tente aux antipodes de la
country cracra sur laquelle il s'était fait les dents, établissant son nouveau
camp de base aux confins d'une terra incognita, entre électro léchée et
folk funky, dont il se propose aujourd'hui, l'esprit plus pionnier que jamais,
de poursuivre l'exploration.
Malin, lucide, Hank Harry a très
vite compris le danger qui guettait les artistes étiquetés lo-fi dans les
années 1990. Là où beaucoup d'entre eux, rois fainéants, s'assoupirent pour de
bon, il s'arracha dès qu'il le put à ce culte de l'indigence sonore qui perdit très
tôt tout caractère subversif. Maté sans état d’âme, le souffle du 4-pistes ;
refourgué sur eBay, le Casio aux rythmes claudicants ; amadouées, ces
démangeaisons de l'âme qui, au lendemain de folles bitures, voyaient le cow-boy
urbain s'acharner sur sa guitare comme sur un méchant psoriasis. Des vertus
thérapeutiques du Powerbook et de la souris sans fil : ses visions, Hank Harry
les poursuit désormais à sa main, en pantoufles si ça lui chante et, surtout,
en haute fidélité, sans cette couche de crasse qui n'apportait plus rien à une
écriture affermie, toujours aussi catchy mais de plus en plus raffinée.
Son dernier-né, Bye Bye,
Dictators!,confirme une intuition tenace des derniers
mois, alimentée par les albums fascinants de Fever Ray ou de Circlesquare :
dans un paysage musical où les hypes les plus risibles (Sliimy ?!?) succèdent
aux plus oiseux des revivals (le shoegazing, c’était définitivement mieux en
1992), dans un univers pop où l'on a trop souvent l'impression que tout a déjà
été écrit, coupé, copié, collé, vomi et digéré, le
salut viendra de ces chambrettes – suédoises, berlinoises, liégeoises – que des
outsiders ont converties en laboratoires clandestins, de ces antres
exigus où des obsédés masqués sacrifient leurs nuits à croiser, à tordre et à
filtrer les notes, les beats, les rimes et les bruits comme autant de fioles
fumeuses et de polymères gluants. Jusqu'à présent, l'année 2009 ne vaut guère
que pour cette poignée de disques autarciques et visionnaires, incapables de choisir
entre actes de résistance et expériences de chimie, do it yourself et dernier
cri technologique, esprit punk et outils geek.
Hank Harry se débrouille donc très
bien tout seul, merci pour lui. Des machines amies se proposent aujourd'hui de
canaliser une imagination que l'on savait débordante, elles endiguent
vaillamment, elles dirigent sans fléchir ce flux intarissable d'idées,
généralement brillantes, pour en tirer d’harmonieuses miniatures où ronces
organiques et rondeurs synthétiques, évidence mélodique et déconstruction
rythmique, confessions intimes et fulgurances dadaïstes se nourrissent, se
percutent et s’imbriquent jusqu'à ce qu'on ne sache plus très bien à quelle
école – songwriting épuré ou bidouille baroque ? – appartiennent ces chansons.
Comme si – scoop de ouf, gros fantasmes persos – Daniel Johnston et Squarepusher,
Chris Knox et Timbaland, Johnny Cash, Pierre La Police et Donkey Kong se révélaient n'être qu'une
seule et même personne.
Peut-être certains conservent-ils du
bonhomme l'image d'un doux-dingue déconneur, le souvenir d'un dilettante
débonnaire ; deux titres suffiront à leur apporter un démenti cinglant. On se
prend direct dans les dents Power!
Justice! Money!, grisante tournerie dont le tempo véloce et élastique
évoque autant le funk digital du pois sauteur Max Tundra que les horlogeries
loufoques et moustachues de Yello. Sur l’autre face, plus fort encore, il y a ce
Disco D. qui décrit par le menu une
folle virée dans un dancing pour dictateurs en goguette : on parie les dix
Juifs qui se cachent sous le plancher que ce namedropping effarant (capable de
faire rimer Idin Amin Dada et darla dirla dada !), que ce cocktail de gaz
moutarde et de gaz hilarant, que ce groove tyrannique aux basses belliqueuses,
que cette arme de destruction massive des articulations réduira en poudre extra-fine
les rotules des danseurs les plus récalcitrants.
Derrière ces deux locomotives
puissantes, c'est un petit train bariolé qui zigzague et louvoie, convoi
disparate où l'acier profilé côtoie le bois verni, utopie cartoonesque qui
s'amuse à propulser des wagonnets western sur des lignes à grande vitesse. Car,
entre l'ancien et le moderne, l'intime et le burlesque, l'élégiaque et le
sadique, Hank Harry ne choisit pas, ne choisit plus, s'adonnant avec la même
flamme à son amour du nonsense, à sa passion de l'expérimentation et à sa fibre
sentimentale. Complainte déchirante (I Miss All My Friends), ritournelles
8-bit (Right Now, Freedom Fighters), composition pour aquarium,
boules de billard et synthétiseurs vintage (Once Again) sont les pièces enchevêtrées d'un même puzzle bigarré.
Gaffe, cependant : Bye Bye, Dictators! est plus qu’un bon
disque, bien ficelé, bien fichu. C’est aussi, c'est d'abord un beau disque, délicat
et émouvant. Branchant ses jouets hi-tech sur son cœur d’artichaut, soufflant
dans ses chansons l'air chaud de sa grosse voix tendre, Hank Harry parvient à
donner un ton et une âme à ce qui, chez de moins délicats, de plus balourds,
n’aurait été qu’un foutoir sans queue ni tête, un bordel soûlant. Comme Hergé,
comme Tati ou les Young Marble Giants, la sophistication de son univers
ne nuit jamais à la lisibilité des nouvelles qu'il nous en donne et chaque
détail – au hasard : la guitare decrescendo de Where Why When, les
chœurs en papier crépon de Talk to You... – semble miraculeusement à sa
place. On est épaté de constater combien ces chansons aguicheuses se révèlent
également longues en bouche, et surpris de voir ces refrains, que l'on sait
énormes, s'avancer à tous les coups sur la pointe des patins. Bye Bye, Dictators! est une malle
entrouverte dans des ténèbres rupestres, un trésor planqué tout au fond d'un
océan : pour prendre la mesure de son opulence, il faut oser s'y enfoncer,
plonger tête la première et se laisser couler.
Il y a beaucoup de jeu dans cette
musique, mais très peu d'insouciance : avec ses arrangements piégés et ses
textes désarmants, ses gags mélancoliques et ses mélodies à siffloter sous la
douche froide, Hank Harry réussit un disque complexe, aux contradictions
infiniment touchantes, tiraillé entre l'excitation et l'amertume, le rush et le
blues, le petit nuage et le gros bourdon. Ses grandes giclées flashy, il les
balance sur un fond fuligineux, noir d'encre. Ses pirouettes, ses cabrioles, il
les exécute au milieu d'un champ de chardons. Ses Lego rouges, jaunes, bleus,
il en fait des cénotaphes, des mausolées (Bye-Bye, Teenage Boy).
Signant, du coup, l'un des disques les plus justes qu’il nous ait été donné
d’entendre sur ce marigot dans lequel nous pataugeons tous plus ou moins, nous
les enfants de Steve Austin et de Super Mario, bourbier aux reflets
arc-en-ciel, champ de ruines aux arêtes sournoisement adoucies par le smog
pastel d'une nostalgie vénéneuse, morne fagne où les rares taches de couleur
sont ces lambeaux d’enfance qui claquent au vent, accrochés obstinément aux
barbelés de l’âge adulte.
Chaîne alimentaire (court-métrage d'Étienne
Strubbe sur une musique de Hank Harry)
Un petit mot encore sur la distribution : inutile de
chercher le CD. La version « physique »de Bye Bye, Dictators! se présente sous la forme d’un 33 tours éminemment désirable, sexy et généreux,
hotte de Noël avant l’heure où l’on trouvera, en plus du vinyle, une copie de
l’album (pour l'écouter dans la voiture) et, surtout, un jeu de douze simili
pochettes de 45 tours signées de l’illustrateur qui monte, le messin Julien
Kedryna (dont les dessins originaux sont exposés ces jours-ci à la galerie
Veals & Geeks à Bruxelles). On peut aussi télécharger le disque mais,
franchement, c'est moins classe. Si vous voulez en savoir plus, c’est ICI (pour acheter) et ICI (pour écouter). Également disponible, au prix de 18 euros (ça les vaut), dans les magasins suivants : La Carotte (Bd de la Constitution, 73, Liège), Timeless Network (En Neuvice, 29, Liège) et Veals & Geeks (rue des Grands Carmes, 8, à Bruxelles). A
bon entendeur…