Poésie, que d'atrocités commises en ton nom ! Ânonnée par
des écoliers récalcitrants initiés aux joies du par cœur, mise sur un piédestal
par des cohortes de post-adolescents blêmes se rêvant en Baudelaire de leur fac
de lettres, convoquée contre le monde moderne par des barbus à sandalettes
empestant le fromage de chèvre, tu ne survis guère qu'à l'état de caricature et
de choix binaire : grand-guignol gothique ou nunucherie panthéiste ! C'est
ici que je suis censé m'écrier
que Laura Veirs ne donne ni dans l'un ni dans l'autre. Sauf que si. Ses
chansons parlent d'océans, de forêts, de montagnes, de papillons. D'océans
plongés dans la pénombre, certes, de forêts en feu, de montagnes fantômes, de
papillons noirs, mais quand même : la nature - théâtre hostile et majestueux
de ses miniatures raffinées - est la grande affaire de cette diplômée en
géologie qui contracta le virus du songwriting au milieu du désert chinois.
Ce qu'il y
a de plus chouette chez la native du Colorado, c'est qu'elle a compris que la
poésie chantée n'est pas qu'une foutue affaire de mots, aussi chiadés
soient-ils : la force de sa musique réside aussi (surtout ?) dans
l'évidence de ses arrangements ligne claire, d'une inventivité discrète mais
permanente, touffus toujours sans étouffer jamais. Ce qui nous séduit plus que
tout chez cette folkeuse lettrée et binoclarde, c'est sa capacité à habiller de
beaux textes, adaptations libres d'écrivains comme Herman Melville ou Jose
Saramago, et des mélodies limpides, esquissées à la guitare ou au piano, de
touches instrumentales aussi subtiles qu'évocatrices. Un froissement de
cymbales évoquant le frou-frou des frondaisons (Nightingale), un
violon travesti en corne de brume (Wrecking), plein, plein, plein
d'exemples que l'on vous laisse découvrir : comme ses prédécesseurs, Saltbreakers
est un régal d'écriture doublé d'une leçon de production.
Disque d'autant
plus délectable que, loin des signes extérieurs d'ambition d'une Joanna
Newsom, Laura Veirs ne fait jamais sa maligne - talent énorme, ego
miniature. Heureusement, d'ailleurs, que l'Américaine se voit en artisane
plutôt qu'en bâtisseuse de cathédrales : dès que se desserre la contrainte
du format pop, on frise l'illustration sonore, le papier-peint musical.
Etonnant faux-pas que ce To The
Country longuet, à la joliesse vaine,...