Côté pile (de livres) :
le rappeur lettré. A aiguisé son verbe au sein de Black Star, éphémère autant que légendaire duo formé avec le
talentueux Talib Kweli. S'est ensuite
arrangé pour devenir la figure de proue de Rawkus, meilleure crèmerie hip-hop des
90s finissantes. Côté face (caméra) : l'acteur de seconde zone. Faire-valoir
pour la télé américaine (sitcom familiale générique - vous savez : porte
d'entrée à droite, cuisine à gauche et faux escalier en arrière-plan - ou spinoff policière nazebroque du Cosby
Show) puis, pour le cinéma hollywoodien (Monster's Ball, The
Italian Job...), l'un des dix ou quinze blacks de service, le genre qu'on
appelle quand Denzel Washington s'est coincé le dos et que le chien de Don
Cheadle a avalé son GSM.
Mainstream un jour, underground
le lendemain, actif sur des
tas de fronts, Mos Def est une savonnette pour la critique. Il donne
depuis toujours l'impression d'un type pourri de talent - sa voix est unique
dans le hip-hop : rugueuse mais caressante, mélodieuse, quasi chantée - et
ne sachant pas trop qu'en faire, cultivant un moment l'héritage jazzy et
délicat des regrettés A Tribe Called
Quest, plongeant l'instant d'après dans la fureur slam et les bains de guitare électrique (voir le très rock Black
On Both Sides (1999)).
Ce grand écart
identitaire a pris une dimension supplémentaire au moment où les eaux poussées
par Katrina déferlèrent sur les quartiers pauvres (lire: noirs) de La Nouvelle-Orléans.
Scandalisé par l'indifférence et l'attentisme du gouvernement,
outré par le parcage des siens dans des faubourgs que les autorités laissent
sciemment partir à vau-l'eau, Mos Def s'empresse de ramasser, pour le brandir
bien haut, le flambeau du rap insurrectionnel, cette torche qui moisit depuis
des lustres dans la cave de Chuck D.
Il sera désormais le doigt armé du hip-hop, accusateur, pointé vers les
puissants.
Cible de son ire :
Bush Jr - qui d'autre ? Vecteur de sa colère : Katrina Klap (Dollar Day).
Un cri de rage bricolé dans l'urgence : Mos Def colle des lyrics de son cru sur un tube
préexistant : Nolia Clap de Juvenile,
(presque) célèbre rappeur néo-orléanais. Vexées, les autorités yankees réagissent
au quart de tour et se mettent en tête d'alpaguer ce nègre outrecuidant dès que
l'occasion se présentera. Un concert improvisé à l'extérieur de la salle
accueillant les MTV Music...
Tracklist: 1. True Magic
2. Undeniable
3. U R The One
4. Thug Is A Drug
5. Crime & Medicine
6. A Ha
7. Dollar Day (Surprise, Surprise)
8. Napoleon Dynamite
9. There Is A Way
10. Sun, Moon, Stars
11. Murder Of A Teenage Life
12. Fake Bonanza
13. Perfect Timing
14. Lifetime
Côté pile (de livres) :
le rappeur lettré. A aiguisé son verbe au sein de Black Star, éphémère autant que légendaire duo formé avec le
talentueux Talib Kweli. S'est ensuite
arrangé pour devenir la figure de proue de Rawkus, meilleure crèmerie hip-hop des
90s finissantes. Côté face (caméra) : l'acteur de seconde zone. Faire-valoir
pour la télé américaine (sitcom familiale générique - vous savez : porte
d'entrée à droite, cuisine à gauche et faux escalier en arrière-plan - ou spinoff policière nazebroque du Cosby
Show) puis, pour le cinéma hollywoodien (Monster's Ball, The
Italian Job...), l'un des dix ou quinze blacks de service, le genre qu'on
appelle quand Denzel Washington s'est coincé le dos et que le chien de Don
Cheadle a avalé son GSM.
Mainstream un jour, underground
le lendemain, actif sur des
tas de fronts, Mos Def est une savonnette pour la critique. Il donne
depuis toujours l'impression d'un type pourri de talent - sa voix est unique
dans le hip-hop : rugueuse mais caressante, mélodieuse, quasi chantée - et
ne sachant pas trop qu'en faire, cultivant un moment l'héritage jazzy et
délicat des regrettés A Tribe Called
Quest, plongeant l'instant d'après dans la fureur slam et les bains de guitare électrique (voir le très rock Black
On Both Sides (1999)).
Ce grand écart
identitaire a pris une dimension supplémentaire au moment où les eaux poussées
par Katrina déferlèrent sur les quartiers pauvres (lire: noirs) de La Nouvelle-Orléans.
Scandalisé par l'indifférence et l'attentisme du gouvernement,
outré par le parcage des siens dans des faubourgs que les autorités laissent
sciemment partir à vau-l'eau, Mos Def s'empresse de ramasser, pour le brandir
bien haut, le flambeau du rap insurrectionnel, cette torche qui moisit depuis
des lustres dans la cave de Chuck D.
Il sera désormais le doigt armé du hip-hop, accusateur, pointé vers les
puissants.
Cible de son ire :
Bush Jr - qui d'autre ? Vecteur de sa colère : Katrina Klap (Dollar Day).
Un cri de rage bricolé dans l'urgence : Mos Def colle des lyrics de son cru sur un tube
préexistant : Nolia Clap de Juvenile,
(presque) célèbre rappeur néo-orléanais. Vexées, les autorités yankees réagissent
au quart de tour et se mettent en tête d'alpaguer ce nègre outrecuidant dès que
l'occasion se présentera. Un concert improvisé à l'extérieur de la salle
accueillant les MTV Music Video Awards 2006 leur fournit le prétexte. L'arrestation fait couler
beaucoup d'encre, la police loupant comme de coutume son objectif : en
guise de bâillon, c'est un mégaphone qu'elle offre à l'insolent. Pour la
première fois depuis des lustres, un B-boy passe la nuit au poste pour avoir
ouvert sa grande gueule et craché dans la soupe plutôt que plombé 50 Cent,
sauté des nymphettes ou sniffé en une soirée l'équivalent du PIB du Burkina
Faso.
Rebaptisé Dollar Day (Surprise, Surprise),ce titre bagarreur est
le cœur battant de True Magic, troisième album solo. Le flow adopté - souple mais
vindicatif, querelleur mais chaloupé, quasi jamaïcain sur les refrains - donne
la ligne vocale de l'album et l'instru - même si de seconde main - est l'un des
plus stimulants du disque : sa structure répétitive, son beat lourd, sa flûte
de ninja hypnotisent l'auditeur et provoquent chez Mos Def une transe venimeuse
: on sent que, ses vérités brutes de décoffrage (genre : « Like where the fuck is Sir Bono and his
famous friends now / Don't get it twisted man I dig U2 / But if you ain't about
the ghetto, Then Fuck You Too »), il pourrait continuer à les asséner des
jours durant, micro coupé. On appelle ça la force de conviction et, chez un
rappeur, c'est une qualité fondamentale.
Pour le profane,
l'autre temps fort sera Crime & Medicine. Sauf que ce morceau
est un plagiat (à moitié assumé) : sa boucle sublime et obsédante
est piquée au RZA de la grande époque (la tuerie Liquid Swords,
offerte à son pote Genius/GZA) qui
l'avait lui-même ravie au Groovin'de Willie Mitchell. Un
sample de sample, en somme, et tout le charme d'une photocopie de photocopie :
au petit jeu des comparaisons, les couplets coolos du Mos n'arrivent pas à la
cheville des diatribes paranoïdes du Génie. Deux titres accrocheurs, deux
hommages/pillages : constat révélateur d'un état de crise du hip-hop
américain. Jadis si inventif, le genre est en train de sérieusement se
mordre la queue (ou de se sucer la bite), incapable d'engendrer à nouveau des
albums-univers, cohérents et passionnants de bout en bout, comme il en sortait
tous les mois au milieu des années 90. A ce bref âge d'or a succédé l'ère des
producteurs-stars et le rap de redevenir un genre à singles, versatile et
inégal, consommable à petites doses.
Il faut l'admettre
une fois pour toutes : un album de hip-hop, en 2006, est un pêle-mêle de
collaborations, une compil d'inédits, n'excédant qu'exceptionnellement la somme
de ses parties. Et si True Magicdéçoit effectivement
à la première écoute, passé au tamis du titre par titre, il révèle peu de
scories.On y croise, et en
bonne forme, des gens très bien, comme Kanye
West, RJD2 ou les Neptunes, qui poursuivent sur le
funèbre Murder of a Teenage Life leur ténébreuse série des derniers
mois. Le reste de l'album est partagé entre air du temps syndical (beats
syncopés, mini-tourbillons de cordes samplées), basses enfumées, réminiscences
kweliennes (le single Undeniable), gâteries soul avec
cuivres 70s et tout le toutim (There Is A Way, très beau) et titres
laid-back à ressortir aux premiers bourgeons (Fake Bonanza, Lifetime).
Au bout du compte,
hormis la claque envoyée sur la petite gueule d'abruti de W., True
Magic se coule agréablement dans le décor, sans faire de vagues, sans
soulever aucun raz-de-marée (ni d'ennui, ni d'enthousiasme), sans menacer à
aucun moment d'enfoncer les digues qui compartimentent et canalisent la
production musicale contemporaine. Mérite mineur, tout de même, de ce
disque discret : raviver la flammèche d'un rap en voie d'extinction, qui
charme, qui pense et qui se fâche à bon escient.