Musique: Phantom ft Jacques Duvall: Le Cowboy et la call-girl | K-web

Il y a quelque chose d’admirable dans
la façon dont Jacques Duvall joue l’épure contre l’épate, refuse la
frime, parvient à ne jamais étaler les facilités d’écriture qui ont fait de lui
un parolier aussi culte que prolifique. On aurait au moins pu imaginer qu’en
solo le Bruxellois, interprète monocorde à qui personne jamais ne suggérera de
chanter le bottin, serait tenté de se planquer derrière les murailles
intimidantes et baroques d’une citadelle de mots rares, de formules virtuoses
et cryptiques. Doigt dans l'oeil, et bien profond : on aura rarement entendu
textes plus lapidaires, plus laconiques.


Cette désinvolture est un leurre, on
l’a deviné : Duvall n’a pas son pareil pour enfouir des horreurs au cœur de
couplets acidulés et nous cueillir à froid avec des textes à double détente et
triple fond, contes noirs, fanfaronnades pathétiques, lovesongs nécrophiles
dont il parvient à nous convaincre qu'il est l’interprète idéal, le seul,
l’unique, le légataire de droit. On sent d'ailleurs, sous la fantaisie macabre,
sous les métaphores morbides, un fort ancrage autobiographique : sa Chanson
malade, par exemple, porte un regard d’une ironie assez irrésistible sur
les déboires de sa carrière d'auteur-compositeur. Et le disque, après avoir
endormi nos défenses à coups d’harmonies doucereuses et d’ahanements pop, de
nous tirer par les pieds, sur une cadence de valse ivre, de twist triste, dans
les tréfonds pas jojos d’une psyché passablement torturée. Le deuxième disque « liégeois »
de Duvall a des connotations yéyé sauf que yéyé n’est plus ici le cri de
ralliement de crétins acnéiques mais un gémissement pudique, la plainte
étouffée d’un quinqua cabossé, un mélange de masochisme fleur bleue et de
sadisme gnangnan.


Un antihéros qui sombre en grognant
dans les sables mouvants de sa folie ? Le Gainsbourg 70s, que l’on s'était
juré mordicus de ne pas convoquer, est décidément la référence incontournable
du catalogue Freaksville, dont tous les disques ont retenu la leçon en cinq
points : ironie, classe, excentricité, réinvention et inventivité. Il ne
manque ici qu’un peu de liant conceptuel : là où le titre de l’album nous
avait fait fantasmer une narration au long cours, une histoire tragique d’amour
vache, un petit film glamour et vicieux à la Melody Nelson, ces...

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Phantom ft Jacques Duvall: Le Cowboy et la call-girl
note kweb

Label: Freaksville
Date de sortie: 27/04/2009

Tracklist:
1. Le Cri
2. Chanson malade
3. Marianne Renoir
4. Marquise
5. Raconte-moi
6. La Poupée borgne
7. Ougrée
8. Ta main
9. Sept bonnes raisons
10. Comme le font les femmes
11. Le Cowboy et la call-girl (avec Florence Denou)





Phantom ft Jacques Duvall:
Le Cowboy et la call-girl

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K!
Voir la K-id de Kaboom!
par Kaboom!
26-04-2009

Cri et chuchotements


Il y a quelque chose d’admirable dans la façon dont Jacques Duvall joue l’épure contre l’épate, refuse la frime, parvient à ne jamais étaler les facilités d’écriture qui ont fait de lui un parolier aussi culte que prolifique. On aurait au moins pu imaginer qu’en solo le Bruxellois, interprète monocorde à qui personne jamais ne suggérera de chanter le bottin, serait tenté de se planquer derrière les murailles intimidantes et baroques d’une citadelle de mots rares, de formules virtuoses et cryptiques. Doigt dans l'oeil, et bien profond : on aura rarement entendu textes plus lapidaires, plus laconiques.

Cette désinvolture est un leurre, on l’a deviné : Duvall n’a pas son pareil pour enfouir des horreurs au cœur de couplets acidulés et nous cueillir à froid avec des textes à double détente et triple fond, contes noirs, fanfaronnades pathétiques, lovesongs nécrophiles dont il parvient à nous convaincre qu'il est l’interprète idéal, le seul, l’unique, le légataire de droit. On sent d'ailleurs, sous la fantaisie macabre, sous les métaphores morbides, un fort ancrage autobiographique : sa Chanson malade, par exemple, porte un regard d’une ironie assez irrésistible sur les déboires de sa carrière d'auteur-compositeur. Et le disque, après avoir endormi nos défenses à coups d’harmonies doucereuses et d’ahanements pop, de nous tirer par les pieds, sur une cadence de valse ivre, de twist triste, dans les tréfonds pas jojos d’une psyché passablement torturée. Le deuxième disque « liégeois » de Duvall a des connotations yéyé sauf que yéyé n’est plus ici le cri de ralliement de crétins acnéiques mais un gémissement pudique, la plainte étouffée d’un quinqua cabossé, un mélange de masochisme fleur bleue et de sadisme gnangnan.

Un antihéros qui sombre en grognant dans les sables mouvants de sa folie ? Le Gainsbourg 70s, que l’on s'était juré mordicus de ne pas convoquer, est décidément la référence incontournable du catalogue Freaksville, dont tous les disques ont retenu la leçon en cinq points : ironie, classe, excentricité, réinvention et inventivité. Il ne manque ici qu’un peu de liant conceptuel : là où le titre de l’album nous avait fait fantasmer une narration au long cours, une histoire tragique d’amour vache, un petit film glamour et vicieux à la Melody Nelson, ces chansons disparates n’ont rien d’autre à proposer qu’une certaine unité de ton (noir à paillettes ?). Car, petite déception, Le Cowboy et la call girl, c’est juste le titre de la longue dernière plage, un duo western entre Cowboy Jack et un clone vocal de Marie-France (la suave et sexy Florence Denou), qui évoque avec brio et deux bouts de ficelle (une trompette tex-mex, une pedal-steel nonchalante) la torpeur d’un après-midi à El Paso. (Pour être tout à fait honnête, on n’est pas non plus exagérément convaincu par l’adaptation de Bob Dylan (Just Like a Woman devenu Comme le font les femmes), qui fait un peu argument pour sticker promotionnel.)

Rien à chicaner par contre concernant l’habillage sonore. Les arrangements troussés par Miam Monster Miam et ses acolytes sont à l’unisson des états d’âme de Duvall, mi-figue déconfite mi-raisins de la colère, faisant revenir ces historiettes très crues dans une électricité larvée et frétillante, pop garage relevée aux oignons verts de Booker T. Remarquable, le travail de Phantom (outre les fidèles Pascal Schyns, Brian Carney et Sophie Galet, le collectif à géométrie variable accueille cette fois le mythique producteur new-yorkais Kramer au mellotron et au Hammond, le dessinateur Jampur Fraize à la guitare cracra, ainsi que Jéronimo à la slide sur Marquise) atteint ici une amplitude cinématographique, tient de la mise en scène autant que de la mise en sons : orgues crapuleux, harmonica ululant, accords bluesy montés en boucles saturées posent une ambiance fascinante de cabaret interlope, de saloon lynchien, voire d’estaminet perdu au milieu des fjörds, de repères pour losers kaurismakiens. Même les lalala bucoliques qui ponctuent Sept bonnes raisons, d’une joliesse a priori incongrue, finissent par exhaler la perversion ingénue de la berceuse écrite par le compositeur polonais Krzysztof Komeda pour le Rosemary’s Baby de Polanski : les papillons volent, le mal guette, les cinéphiles frémissent.

Le plus souvent, la non-voix de Duvall s’intègre à merveille, jusqu’à se fondre parfois, dans ce décor musical dont la dynamique lancinante évoque davantage la bande-son surmixée d’un thriller intracrânien qu’un quelconque formatage radio. La musique semble le plus souvent se jouer loin, en fond sonore : entre le moment où les enceintes les crachent et celui où le cerveau embrumé du narrateur s'en empare, les niaiseries vomies par le jukebox se sont considérablement déformées, déglinguées, acidifiées : étouffés sous l'écho, pervertis par la disto, ces vieux slows désuets se mettent à brasser des souvenirs macabres (Raconte-moi, La Poupée borgne) ; négligemment jetées dans un seau de braises incandescentes, ces mélodies bubblegum (Marianne Renoir a dû beaucoup écouter Jesus & Mary Chain) se dissolvent en crépitant pour ne plus laisser derrière elles que la pâte informe, amère et collante des regrets.

De la musique de cabaret borgne ? Pour sûr. Mais Duvall, performer timide, n'est pas le crooner qui crâne dans un cône de lumière, plutôt le fou tapi au fond de la salle, planqué dans la fumée, soliloquant les dents serrées. Le Cowboy et la call-girl est un de ces disques rares qui enfantent leur propre univers, et cet univers est ici carrément schizophrène, posé sur une impossible faille dimensionnelle, une fesse sur un tabouret de bar et l’autre sur la chaise de Cabaret, un pied dans l'onirisme louche (l’envoûtante plage d’ouverture place l’album sous le signe du loup-garou), l'autre dans le réalisme glauque (un excellent blues se nomme Ougrée). Comme si le Club Silencio était annoncé par un néon Primus ou Jupiler. Et que, la porte poussée, on tombait sur Duvall marmonnant les coudes posés sur des sous-bocks Bofferding, un vieux bingo à sa droite mais à sa gauche le lourd velours de tentures rouges. S'il s’ouvre sur un Cri, ce disque vénéneux est surtout affaire de chuchotements. Flippant, glaçant, froidement recommandé.

 

                                                            Teaser de l'album 



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