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PUKKELPOP FESTIVAL (17/08 au 19/08/2006)
Grand Kru
Trois jours, sept scènes, plus de cent cinquante groupes et
artistes, trois ou quatre concerts se chevauchant en permanence, des dilemmes
en-veux-tu-en-voilà… comme un tour du monde ou un plan de bataille, un
Pukkelpop ne s’improvise pas, se prépare longtemps à l’avance, nécessite en
amont de longues et tortueuses séances de planification. Pour donner une idée,
il aura fallu cette année renoncer, par flemme parfois, la mort dans l’âme le
plus souvent, à assister aux concerts et DJ-sets, dans le désordre, de Belle & Sebastian, TV On The Radio, DJ Shadow, My Morning Jacket, Yeah Yeah Yeahs, !!!, Eagles Of Death Metal,
Hot Chip, The Rogers Sisters, DJ Krust,
Roni Size, Coldcut, Mylo, Joan As Police Woman, Fence, Mew, The Veils… et l’on
n’évoque même pas ces rentiers en roue libre que sont devenus Massive Attack, Placebo ou Pennywise. La
qualité et la densité d’un festival se jugeant aussi à l’aune de ce que l’on
n’y verra pas, l’on comprendra aisément que mettre la touche finale à ces
préparatifs s’avère à tous les coups la plus douce des tortures. Devenu un
incontournable sans s’encroûter, le Pukkelpop – 21 ans déjà – est le seul
événement en Belgique à combiner ainsi la démesure et le professionnalisme d’un
mégafestival et une authentique vocation de défricheur. Certes, on se marche
sur les pieds, la surtarification est la règle et le public bon enfant tape
dans les mains sur à peu près n’importe quoi mais la logistique et
l’organisation sont généralement sans failles. Quant à la programmation, elle a,
au fil des années, toujours su rester pointue et pléthorique, en un mot
parfaite.
JEUDI 17
Inutile de pousser, de sortir sa fausse carte de presse ou
de crier au loup, nous sommes sacrément à la bourre, it’s nobody’s fault but
our own, il ne nous reste dès lors plus qu’à piétiner nerveusement les
canettes à moitié vides qui s’amoncellent déjà devant les guichets, dans
l’attente de la fouille et de l’accès au site… Des GUILLEMOTS (Marquee 13h30), ce vaste ensemble cosmopolite (membres
anglais, brésilien, écossais et canadien) dont le lyrisme décomplexé et la
configuration scénique ne sont pas sans évoquer The Arcade Fire (la
scène du Marquee déborde littéralement de musiciens et d’instruments plus ou moins
identifiés), nous ne verrons malheureusement que Trains to
Brazil, final virevoltant qui nous convainc de la nécessité de revoir le
groupe lors d’une prochaine venue en salle…
Frustrés par ce faux départ, un peu bougons, nous nous
déplaçons de deux cent mètres pour juger sur pièces YOU SAY PARTY! WE SAY DIE! (Skate Stage, 14h10). Hélas, à aucun
moment, ces cinq jeunes gens ne justifient les promesses que laissait entrevoir
leur nom rigolo : tout un programme, rien qu’un programme. C’est
brouillon, amateur, pas plus convaincant que convaincu. Dans un genre proche
(punk groovy et puéril, chanteuse toquée), les Canadiens ne soutiennent la
comparaison ni avec leur modèle le plus évident (les regrettés Bis), ni avec la concurrence (les
brillants Be Your Own Pet, grosse
claque du lendemain). You Say Die! We Say Next Please!
Pendant ce temps (comme on dit dans les Bob & Bobette),
la saga Babyshambles s’empare des
écrans d’informations disséminés un peu partout sur le site. L’an passé, les
Londoniens avaient laissé en rade le public du Pukkel ; ils lui doivent
une revanche. Pour l’heure, les diodes lumineuses rouges signalent
laconiquement le report du concert, initialement prévu à 18h25. Ce n’est bien
sûr qu’un début : l’inconstance de Pete Doherty sera un peu le running gag navrant de la journée.
C’est finalement aux DEAD
60’S (Club 16h20) que revient l’honneur de donner le véritable coup d’envoi
de notre festival. Pour ce quatuor originaire de Liverpool, compagnon de label
de The Coral ou des Zutons, les Saintes Ecritures ne se
nomment pas Revolver ou The La’s – trop facile – mais London Calling, One Step Beyond ou Return of
the Super Ape. Mêlant allègrement les guitares vindicatives et les
hurlements lycanthropes du Clash au
ska tubesque de Madness (Ghostfaced
Killer est à s’y méprendre), ponctuant le concert de divagations
instrumentales ouvertement inspirées des délires hallucinatoires de Lee Scratch Perry, les Anglais
enthousiasment d’autant plus qu’ils dépassant régulièrement leurs vieilles
influences sur des morceaux rock et dansants (Riot Radio, Loaded Gun) venus défier Radio
4 ou The Rapture sur leur propre
terrain.
Maintenant qu’on est bien en jambes, il est grand temps
d’aller prendre la température de la scène principale. Comme les marionnettes
de la comptine, nous n’y faisons cependant qu’un petit tour avant de nous en
aller, rebutés par les horripilants INFADELS
(Main Stage 17h00), poseurs electro-punk qui ont visiblement investi dans
l’ajustement de leur nœud de cravate (rose fluo sur chemise noire) le temps
qu’ils auraient été plus avisés de consacrer à soigner le soundcheck – le son est plutôt pourrave
– ou à trier leurs influences – à force de faire de l’œil à toutes les
vogues du moment (retour du rock, riffs dansants, synthés héroïques), les
compos finissent par grimacer et ne plus ressembler à rien. Bref, ça sent
davantage l’étude de marché que le feu sacré. On a encore deux jours à tenir,
on préfère ménager son dos et profiter d’un rayon de soleil pour se rouler dans
l’herbe en éclusant une ou deux Maes Pils hors de prix.
La nouvelle tombe entre un résultat sportif et la liste des gros
distraits qui ont paumé leur portefeuille : les Babyshambles joueront finalement
en toute fin de journée, à minuit passé, sous le Marquee. Mouais, on attend de
voir…
Ils sont gros, ils sont gras, ils sont laids, ils n’ont même
pas la décence d’être jeunes… Et pourtant, dès l’instant où ils libèrent leurs
voix d’ange sur la plaine de Kiewit, le charme opère : au rayon pop
(gentiment) électrifiée, les MAGIC
NUMBERS (Main Stage 18h25) tutoient les cimes. Mélodies imparables et
harmonies célestes s’enchaînent sans discontinuer. Hum, hum, je ravale ma
salive de gros cynique… tout compte fait, les Magic Numbers sont très, très
beaux.
C’est la banane aux lèvres qu’on pique alors un petit sprint
vers le Marquee. Les trois membres de WE
ARE SCIENTISTS (Marquee 19h10), plutôt moins moustachus qu’en photo
(dommage), sont des gaillards bien sympathiques mais leur répertoire est encore
un peu maigre et insipide pour que l’on n’accède pas, aussitôt les singles
expédiés (dont l’increvable Nobody Move, Nobody Get Hurt), à la
demande de nos viscères, qui réclament à coups de borborygmes de plus en plus
retentissants leur dose quotidienne de barbaque poisseuse.
Boire des chopes dans le jardin des riverains s’avérant infiniment
plus agréable que se faire entuber aux échoppes officielles, l’excursion hors
site s’éternise quelque peu : par conséquent, nous n’assistons ni au set
acoustique improvisé par SNOW PATROL
(dont le matos a disparu dans la confusion qui s’est emparée durant la semaine
des aéroports d’un Royaume-Uni en proie à une grosse poussée de paranoïa
antiterroriste), ni à la prestation de MY
MORNING JACKET. Nous n’avons pas plus l’occasion de nous ébahir devant les
scratches de DJ SHADOW ou de nous
amuser des facéties de BECK. Ou
alors de très loin, le temps d’apercevoir à trois cent mètres les marionnettes
à la Thunderbirds qui doublent le concert sur les écrans vidéo attenant à la
Main Stage. Idée rigolote mais depuis qu’on le sait scientologue (et quand même un peu aussi depuis qu’il sort
des disques chiants comme la pluie), Beck, on a beaucoup de mal à en dire du
bien.
Quelle orientation scénique donner au joli projet NOUVELLE VAGUE (Club 23h00),
responsable, dans le confort du studio, d’une trentaine de reprises
latino-caribéennes, hyper hype et super chouettes, des plus grands standards de
l’ère punk et new-wave ? On était positivement curieux de découvrir la
voie empruntée par les initiateurs du concept, Marc Collin et Olivier Libaux.
Pas fous, les deux vétérans de la scène parisienne décident de se la jouer
profil bas, entourés de musiciens aguerris et laissant l’avant-scène à une
paire de chanteuses qui ne manquent pas d’aimanter tous les regards. Celle de
droite, brunette joufflue plutôt craquante, revisite les « tubes » du
groupe (classiques d’entre les classiques signés Joy Division, Echo & The
Bunnymen ou Buzzcocks …) de sa
jolie voix mutine. Si ce n’est pas tout à fait Camille (interprète sur
disque de géniales reprises du Clash,
de Tuxedomoon ou de XTC), ça n’en reste pas moins très
aimable, parfois même ensorcelant (en particulier sur la relecture épurée du Sweet & Tender Hooligan des Smiths). La chanteuse de gauche, une Sud-Américaine élancée et
légèrement prognathe, prend à son compte les vocalises les plus acrobatiques,
dans un registre jazzy parfois proche du scat – c’est techniquement maîtrisé et,
si l’on nous demande notre avis, beaucoup moins charmant. Handicapé par un son
sans véritable relief, le groupe, dans un premier temps, semble en outre chercher
ses marques. Le public, enthousiaste et conquis d’avance, l’aide toutefois à
les trouver et la deuxième partie de concert se la joue résolument ludique,
entre solo de tambourin (dont on découvre avec surprise qu’il est possible de
jouer avec virtuosité ; il faut dire que, dans la mémoire collective, le
tambourin est cet instrument avec lequel Liam Gallagher chassait les mouches à
la grande et bête époque d’Oasis) et rasades de whisky distribuées à
l’œil aux premiers rangs (ce qui provoque une comique et opportune bousculade –
comme un début de pogo – sur l’inénarrable Too Drunk To Fuck des Dead Kennedys).
Tiens, tiens : tristement fidèles à eux-mêmes, Pete Doherty
et ses Babyshambles ne donneront finalement pas ce concert que, de toute façon,
on pressentait calamiteux : y en a-t-il que cela fait encore rire ? De
toute façon, pour être sincère, les frasques de la starlette cocaïnée qui fit
tant pour le punk-rock (le faire découvrir aux lectrices de Closer, par exemple), on s’en tamponne
comme de notre premier NME. Car le
concert de RADIOHEAD (Main Stage
0h00) est imminent et, pour l’heure, rien d’autre ne compte. Le quintet anglais
– de très loin, le plus subtil et le plus mystérieux des grands groupes fédérateurs
en activité – était attendu avec une excitation fébrile mais aussi, du fait du contexte
festivalier (fatigue, foule, distance), avec pas mal d’appréhension. Hommes de
peu de foi que nous étions… D’emblée, les craintes s’envolent et c’est le
souffle court que le public voit filer les deux heures suivantes : soudés
autour d’un Thom Yorke très habité, les Oxfordiens déroulent comme dans un rêve
leur répertoire sublime, revisitant de fond en comble, sans temps morts ni fautes
de goût, une carrière déjà vertigineuse. Alternant avec un sens parfait du
séquençage les ballades fiévreuses de The
Bends, les odyssées électriques de OK
Computer, les grooves malades de Kid
A et les mélopées martiennes du très sous-estimé Amnesiac (fantastiques Pyramid Song et Like
Spinning Plates), Radiohead impose le respect de la première à la
dernière note, distribue les frissons sans compter. Comme tout le reste, le son
est absolument impeccable. Cerise sur le gâteau, le visuel – assemblage
classieux d’écrans polygonaux, jeux de lumières mûrement réfléchis – est à la
hauteur. Certains argueront que le tout manque un tantinet de spontanéité mais
franchement, pfffff… Pour notre part, la nuit sera très douce.
VENDREDI 18
Les hostilités reprennent avec les furieux FORWARD RUSSIA! (Marquee 12h35).
Guitares écorchées vives, grosse caisse martyrisée par une batteuse à grosses
cuisses, hauts cris poussés par un chevelu qui passe le concert à se débattre
avec une camisole invisible et le fil de son micro : formule récréative aux
variations… disons… limitées. Ceci dit, la pêche matinale de ces Anglais fait
plaisir à voir. Et puis ils ont un nom marrant. Et le logo que les quatre
membres du groupe arborent sur leurs t-shirts est plutôt chouette (une paire de
points d’exclamation tête-bêche – ¡!
– que l’on pressent aisément déclinable, en cas de succès, sur tous les
supports et dans tous les coloris).
Le premier rendez-vous incontournable de la journée est fixé
dans l’intimité d’un Club déjà bondé : introduites à l’ancienne par leur
orchestre de collégiens (les Cassettes, trois types affublés de débardeurs à
écusson), les PIPETTES (Club 13h55)
déboulent en sautillant, ravissantes dans leurs robes à pois vintage. N’ayant de cesse de permuter rôles
et positions, les trois craquettes prennent visiblement leur pied, se
trémoussent dans des hula-hoops imaginaires,
multiplient moues et moulinets, jonglent sourire aux lèvres avec les pures
pépites de leur pourtant jeune répertoire. Bien sûr, c’est en ressuscitant la
magie des girl-groups cornaqués jadis
par Phil Spector – mélodies uptempo, recours systématique aux chœurs en
cul-de-poule, chorégraphies aussi aguichantes qu’approximatives – que les
Pipettes se hissent au-dessus de la mêlée. L’on aurait grand tort cependant de
les réduire à ce seul gimmick : leurs chansons s’inscrivent aussi et peut-être
surtout dans la lignée de l’indie-pop sentimentale et enjouée de la fin des
années 1980 (une scène documentée dans un volume des indispensables compilations
Rough Trade Shops) et s’autorisent
même – anachronisme total par rapport à leur imaginaire 60s – quelques giclées
euphorico-bordéliques façon Go! Team (les deux groupes partagent label
et producteur). Ces quarante (trop courtes) minutes impressionnent durablement
et l’on se surprendra souvent, dans les heures et les jours qui suivent, sous
la douche ou dans la file des pains saucisses, à siffloter leur hymne We
Are The Pipettes, ouverture excitante de leur chouette album et
conclusion excitée de cet excellent concert.
Par contraste, les DEARS
(Marquee 15h25), plutôt mal programmés (l’heure est ingrate et le public
épars), paraissent las et lourds, renfrognés et empruntés. Pour ne pas se
forger une trop piètre opinion de ce groupe qu’a priori on aime plutôt bien, on
zappe sagement la fin du concert et on revient pour les DIRTY PRETTY THINGS (Marquee 16h55). Enivré par le parfum de
légende qui flotte autour de ces ex-Libertines,
le public survolté leur réserve un triomphe absurde, que leur prestation molle
et décousue ne justifie à aucun moment. Plébiscités pour les pires raisons,
Carl Barât et ses comparses prennent la pose comme au zoo, se donnent
l’accolade sans conviction, balancent leur bouteille de pinard en tâchant bien
de ne rien casser. C’est factice, forcé, très agaçant. L’oreille se tend par
intermittence, comme lorsqu’une trompette titubante annonce l’excellent Bang Bang You’re Dead, mais, l’un dans l’autre, il faut vraiment
être aveugle et sourd pour souscrire à l’idée que s’exposerait ici l’essence du
rock’n’roll, le pur, le vrai, celui qui se chante faux et se joue pied au
plancher, en sueur et à moitié nu. Le génial second album des Libertines est
sorti il y a deux ans à peine ; en cette déprimante fin d’après-midi, on a
l’impression que c’était en 2004 avant Jésus-Christ…
Pour s’extirper du marasme de la mi-festival, ce passage
toujours délicat au cours duquel la programmation se cherche un second souffle,
rien de tel que la pop alternative et sans prétention du SPINTO BAND (Club 18h25), joviale bande de potes issue de la
fameuse, je blague, scène de Wilmington, Delaware (USA). De toute évidence, ce
très jeune groupe en est à sa première tournée loin de la maison, ses membres
sont tout juste en âge de se laisser pousser le duvet et de choisir leurs
vêtements sans consulter maman, leur émerveillement est palpable, légitime et
communicatif. Ainsi, lorsque la sono lâche sans crier gare, les Américains, que
ce contretemps rend hilares, embrayent illico sur un numéro de mime burlesque à
faire pâlir Davina, Bézu et les Monty Python réunis, cinq désopilantes minutes
au cours desquelles ils réinventent au pied levé les arts sacrés de l’aérobic
désynchronisée et de la queuleuleu à reculons. Comme musicalement c’est frais
et sautillant, on quitte le chapiteau le cœur léger, en ayant très envie de
faire copain-copain avec ces imbéciles heureux.
La bonne série se poursuit avec les revigorants BE YOUR OWN PET (Club 20h00), teignes
de Nashville, Tennessee, et petits chouchous du professeur Thurston Moore (Sonic
Youth), qui s’est empressé de les signer sur son label Ecstatic Peace.
Suivons l’exemple de leur fulgurant concert, très court (vingt grosses minutes)
et très punk, ne tournons pas autour du pot et allons à l’essentiel : à
l’image de sa vilaine (et adorable) chanteuse, Be Your Own Pet nous crache à la
gueule et c’est tant mieux. A l’heure où le stage-diving est formellement
interdit et le pogo en voie de disparition, on en redemande parce que, purée,
c’est aussi ça, le rock’n’roll !!
Lessivés par cette branlée, nous peinons à nous intéresser
un tant soit peu à la prestation des RACONTEURS
(Main Stage 20h45). Peu importe, c’est officiel : Jack White est
devenu un vieux con. Comme de juste, COLDER
(Dance-Hall 21h30) nous laisse également de marbre : il y a une
certaine logique à ce que Marc Nguyen Tan, dandy Parisien glacial et distingué,
peine à imprimer une dynamique de groupe à des morceaux qui, sur disque,
semblaient la définition même de la solitude, de l’autisme et du repli sur soi.
La tentative est habile, intelligente mais non, décidément, impossible au
milieu d’une foule de revivre tout à fait les sensations qui nous avaient serré
le bide lorsque nous étions recroquevillé sous la couette. Sur ce, il est temps
d’aller faire dodo.
SAMEDI 19
En ce dernier jour de festival, les grosses paillasses, dont
nous sommes, avaient a priori une excellente raison – MIDLAKE (Marquee 13h55) – d’écourter quelque peu l’incontournable grasse
mat’ du samedi. Hélas, planqués derrière la double muraille de leurs
barbes et de leur (impressionnante) collection de claviers, les Texans livrent
un concert en dedans, un peu timide, enfilant des versions littérales mais
curieusement dévitalisées des splendeurs de leur second album. Car la cause est
entendue : des airs comme Roscoe ou Van
Occupanther, merveilles de pop atmosphérique où le spleen grandiose de Swell ou de Grandaddy se vautre dans le moelleux d’arrangements soft-rock étrangement séduisants, sont parmi les plus entêtants entendus ces
trois jours... Et pourtant, il manque cette fois un petit quelque chose, sur
lequel on ne mettra pas tout à fait le doigt, Midlake confirmant à ses dépens
l’adage maintes fois vérifié selon lequel les grands disques ne font pas toujours
les grands live (le constat est évidemment réversible : combien
d’albums médiocres achetés sur la foi de concerts intenses ?).
Une petite heure plus tard, c’est avec une délicieuse
brutalité que 65DAYSOFSTATIC (Marquee
15h30) nous tirera de notre hébétude. La formule, originale et abrasive,
captive d’emblée : des breakbeats malingres à la Third Eye Foundation servent d’armature à des compos sauvages et
éclatées, violentes et somptueuses, à équidistance de Mogwai et de Shellac.
Gamins hyperactifs se frottant au post-rock, les Anglais, trop pressés d’en
découdre, ont balancé le mode d’emploi dans la broyeuse. Incapables dès lors de
reproduire les patientes constructions de leurs aînés, ces esthètes noise
atomisent leur musique, dont il ne reste au final qu’un chapelet d’agressions soniques,
une série de miniatures bruitistes peaufinées à l’extrême. Le fracas qui
s’ensuit fascine d’autant plus que l’on ne voit guère, à l’heure actuelle, que
les Japonais de Mono pour disputer à 65daysofstatic la palme enviée du
« plus beau mur du son » et que chaque déflagration s’accompagne sur
scène de gesticulations démentes – détail qui ne trompe pas : ce
groupe possédé par sa musique est le seul cette année à ne pas craindre
d’agresser ses instruments au risque de les détruire. Nous sommes terrassés ;
un bref regard périphérique révèle que nous ne sommes pas les seuls. Grosse,
grosse révélation !
Après une telle démonstration de rage et de maturité, on ne
donne pas cher de la peau des mignons ARCTIC
MONKEYS (Main Stage 19h40), lâchement parachutés sur une scène principale
qui, dans l’histoire du festival, par ses dimensions et sa froideur, coupa tous
leurs effets à bien des pieds tendres. Confiants dans leur charisme et dans
leur agilité, les gouapes de Sheffield ont l’intelligence de ne pas se la péter
et de jouer simple, compact et efficace, regroupés au centre de la scène sur
une poignée de mètres carré : bien leur en prend, c’est sans doute ce
mélange paradoxal de morgue et de modestie qui leur permet de déjouer les
pronostics et de faire passer sans effort apparent l’énergie et la classe
indéniables de classiques instantanés comme I Bet You Look Good On The Dancefloor ou Fake Tales Of San Francisco. Le test était
sérieux, il est relevé haut la main : loin de rejoindre le cimetière des
coqueluches mort-nées de la presse anglaise, les Monkeys passeront l’hiver… et
les suivants.
Seul le ciel semble désapprouver : la pluie – absente jusqu’ici
– s’est en effet mise à tomber à l’entame de When The Sun Goes
Down (sic). L’averse se prolongera une bonne heure et demie, la
température – bien peu aoûtienne – frisera les douze degrés. Entre la petite
culotte de Karen O., chanteuse un peu exhib’ des inégaux YEAH YEAH YEAHS (Marquee 20h35), et l’electro-pop indolente des
sympathiques HOT CHIP (Club 20h35), entre
nos penchants hormonaux et nos préférences musicales, nous n’avons par
conséquent pas à choisir, piégés que nous sommes à l’extérieur de chapiteaux
bondés comme une rame de métro tokyoïte : en ce début de soirée pluvieux,
les festivaliers ont pris d’assaut tout ce qui ressemble, de près comme de
loin, à un abri (auvent de baraque à frite, rangée de peupliers, stands
promotionnels… on surprend même un gus en train de siroter sa bière au fond
d’une benne à ordures !). Les dents claquent, les jambes tremblent, le
corps frissonne sous les vêtements gorgés d’humidité, on a mal partout et un
début de torticolis : sans ciré ni parapluie, la dernière ligne droite
s’annonce carrément héroïque (si, si)...
C’est donc contre toute attente que le rock – il faut l’avouer,
particulièrement ardent – de BROKEN
SOCIAL SCENE (Club 22h45) nous réchauffe les pieds, les mains, le cœur et
les poumons. Contre-exemple parfait de la prestation de Midlake, le talent
scénique et la flamme des Canadiens, qui ne nous avaient guère captivés sur
disque, s’imposent ici comme des évidences absolues. Poussés dans le dos par
une douzaine de musiciens en transe (difficiles de les compter avec précision,
trop occupés qu’ils sont à courir de la scène aux coulisses et inversement) qui
s’époumonent à trois ou quatre dans le même micro et s’échangent instruments,
alcool et accolades à la moindre occasion, ces morceaux véloces, puissants et
harmonieux finissent tous à un moment ou à un autre par prendre leur envol vers
des sphères où la musique ne s’analyse plus mais se hurle les yeux fermés, les
poings ouverts et les bras au-dessus de la tête. Toute résistance est vaine. On
n’avait plus ressenti un tel élan, une telle force collective depuis la venue
d’Arcade Fire au Cirque Royal – ce
n’est pas peu dire... Quand, au bout d’une heure, le groupe convie le public à
donner de la voix, ce n’est certainement pas par obligation contractuelle et les
hurlements béats de ses fans – que nous rallions sans hésiter – trouvent tout
naturellement la place qui leur revient dans un final tonitruant et extatique,
dont on ressort requinqués et, pour tout dire, un peu ivres.
On l’a compris, cette édition 2006 du Pukkelpop tient toutes
ses promesses. Reste aux DAFT PUNK (Main
Stage 23h50) à conclure en beauté. Casqué et affublé de combinaisons argentées,
juché au sommet d’une pyramide sur laquelle défilent des effets visuels dont la
beauté rétro-futuriste et la folle inventivité hypnotisent, le duo balance ses
trois albums dans un shaker et agite le tout avec frénésie. Sans beaucoup
d’égards pour la structure originale des morceaux, le medley surpuissant qui en
résulte tente et réussit les greffes les plus audacieuses, brouille les pistes
et recombine les gimmicks – la mélodie serpentine d’Around The
World, le glas liminaire d’Aerodynamic, les injonctions
totalitaires de Technologic, etc. – dans un jeu délicieux de teasing
permanent. Mais ce qui impressionne le plus, décidément, c’est la mise en
scène : comme l’avait déjà prouvé
leur dessin animé Interstella 5555, les Daft Punk – en bons Kraftwerk des années rave – ont l’obsession
jusqu’au-boutiste, ils se donnent les moyens de leur délire quasi-fétichiste sans
jamais sombrer dans le second degré. La vision est si saisissante que le
monde alentour ne tarde pas à se reconfigurer, on a bientôt la conviction
d’assister à la célébration d’un culte androïde du troisième millénaire, ou
quelque chose du genre. Lorsqu’au terme de ce spectacle total parfaitement
mégalo, Guy-Emmanuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter assouplissent leur
gestuelle pour saluer et applaudir la foule (Human After All !!),
on était à ce point dans le trip qu’on ne peut s’empêcher de ressentir une
légère pointe de déception, comme à la fin d’un grand film ou d’un beau rêve. Ite missa est. La messe est dite. Les
ouailles du dieu Techno regagnent leur foyer dans la paix du Christ robotique. Gageons
qu’elles reviendront communier à la première occasion.
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